Comment arrêter la guerre contre la drogue

Traduction d'un article paru dans The Economist en mars 2009. Lien en bas de page.


The Economist est un magazine hebdomadaire britannique publié à la fois sur papier et dans le web. Il est l'un des hebdomadaires de référence à l'échelle mondiale; reconnu pour la qualité de ses analyses, il couvre l'ensemble de l'actualité mondiale, en étudiant en particulier l'économie et les relations internationales. Journal d'information, il prend régulièrement parti sur les grandes questions d'actualité, défendant une vision libérale classique.


IL Y A CENT ANS un groupe de diplomates étrangers se sont réunis à Shanghai pour le premier effort international visant à interdire le commerce de stupéfiants. Le 26 février 1909, ils ont convenu de mettre en place la Commission Internationale de l'Opium (International Opium Commission,) à peine quelques décennies après que la Grande-Bretagne ai mené une guerre contre la Chine pour faire valoir son droit de vendre l'opium. Beaucoup d'autres interdictions de drogues psychotropes ont suivi. En 1998, l'assemblée générale des Nations Unies engageait ses pays membres à atteindre un «monde sans drogue» et à «éliminer ou réduire sensiblement» la production d'opium, de cocaïne et de cannabis d'ici 2008.

Cette promesse est de la sorte que les politiciens aiment faire. Elle apaise le sentiment de panique morale qui a servi la prohibition pendant un siècle. Elle rassure les parents d'adolescents à travers le monde. Pourtant, c'est une promesse extrêmement irresponsable, car elle ne peut pas être tenue.

La semaine prochaine des ministres du monde entier vont se réunir à Vienne pour décider de la politique anti-drogue internationale pour la prochaine décennie. Comme des généraux de la Première Guerre mondiale, beaucoup diront que tout ce qui est nécessaire, c'est de ne rien changer. En fait, la guerre à la drogue a été un désastre, créant des États en déliquescence dans le monde en développement, alors même que la toxicomanie a prospéré dans les pays riches. Par toute mesure raisonnable, cette lutte de 100 ans a été anti-libérale, meurtrière et inutile. C'est pourquoi The Economist continue de croire que la politique la moins mauvaise est de légaliser les drogues.

«Moins mauvaise» ne signifie pas bonne. La légalisation, bien que nettement meilleure pour les pays producteurs, apporterait des risques (différents) pour les pays consommateurs. Comme nous le soulignons ci-dessous, de nombreux usagers de drogues vulnérables en souffriraient. Mais à notre avis, plus y gagneraient.



La preuve de l'échec

Aujourd'hui, le bureau des Nations Unies contre la drogue et le crime ne parle plus d'un monde sans drogue. Il se vante de ce que le marché de la drogue se soit «stabilisé», ce qui signifie que plus de 200 millions de personnes, ou presque 5% de la population adulte du monde, consomment toujours des drogues illégales—soit environ la même proportion qu'il ya une décennie. (Comme la plupart des faits concernant l'usage de drogues, celui-ci est juste une supposition: la rigueur factuelle est une autre victime de l'illégalité.) La production de la cocaïne et l'opium est vraisemblablement la même qu'il ya dix ans; celle du cannabis est plus élevée. La consommation de cocaïne a diminué progressivement aux États-Unis depuis son sommet dans le début des années 1980, mais la trajectoire est inégale (et reste plus élevée que dans le milieu des années 1990), et elle est en hausse dans de nombreux endroits, y compris en Europe.

Ce n'est pas faute d'efforts. Les États-Unis dépensent à eux seuls 40 milliards de dollars chaque année pour essayer d'éliminer l'offre de drogues. Ils arrêtent 1.5 million de leurs concitoyens chaque année pour des infractions relatives aux drogues, et emprisonnent un demi-million d'entre eux; des lois plus sévères contre les drogues sont la raison principale pour laquelle un Américain noir sur cinq passera du temps derrière les barreaux. Dans le monde en développement, du sang est versé à un rythme étonnant. Au Mexique, plus de 800 policiers et soldats ont été tués depuis décembre 2006 [note: pour un total de plus de 1000 victimes dans les forces de l'ordre en 2010, et près de 60 journalistes assassinés.] Cette semaine encore un autre leader d'un pays en proie à des troubles liés aux drogues, la Guinée-Bissau, a été assassiné [note: le 28 juin 2010, un candidat populaire à l'élection d'un gouverneur au Mexique a été assassiné par un cartel.]

Et pourtant, la prohibition elle-même corrompt les efforts des guerriers anti-drogue. Le prix d'un produit illégal est davantage déterminé par le cout de distribution que de production. Pour la cocaïne, la majoration entre le champ de coca et le consommateur est de 100 fois. Même si disperser des désherbants sur les champs de coca quadruple le prix local de la coca, cela a peu d'effet sur le prix final, qui est principalement basé sur le risque encouru pour faire passer la cocaïne aux USA ou en Europe.

Aujourd'hui, les guerriers de la drogue proclament saisir près de la moitié de toute la cocaïne produite dans le monde. Le prix constaté aux États-Unis ne semble pas avoir augmenté, et la pureté semble avoir diminué, au cours de l'année écoulée. Mais il n'est pas évident que la demande de drogues diminue lorsque les prix augmentent. D'un autre côté, il y a beaucoup de preuves que le commerce de la drogue s'adapte rapidement à la désorganisation du marché. Au mieux, une répression efficace ne fait que déplacer les sites de production. Ainsi, l'opium est passé de la Turquie et de la Thaïlande au Myanmar et au sud de l'Afghanistan, où il sape les efforts occidentaux pour vaincre les talibans.



Al Capone, mais à l'échelle mondiale

En effet, loin de réduire la criminalité, l'interdiction a favorisé gangstérisme sur une échelle que le monde n'avait jamais vu. Selon l'estimation peut-être gonflée de l'ONU, l'industrie des drogues illégales vaut quelques $ 320 milliards par an. En Occident, la prohibition criminalise des citoyens par ailleurs respectueux des lois (l'actuel président américain aurait pu facilement retrouver en prison pour ses expériences de jeunesse avec le cannabis). Elle rend également les drogues plus dangereuses: les toxicomanes achètent de la cocaïne ou héroïne massivement frelatée, beaucoup se servent de seringues usagées, s'injectent eux-mêmes, propageant le HIV; les malheureux qui succombent au "crack" ou au "meth" sont hors la loi, avec seulement leurs dealers pour les «traiter». Mais ce sont les pays du monde émergents qui paient le prix fort. Même une démocratie relativement développée comme le Mexique se trouve désormais dans une lutte de vie ou de mort contre des gangsters. Les responsables américains, y compris un ancien «Drug Czar» [note: le plus haut responsable de la politique des drogues dans l'administration US,] ont publiquement peur d'avoir un narco état comme voisin.

L'échec de la guerre contre la drogue a conduit quelques-uns de ses généraux les plus courageux, en particulier en Europe et en Amérique latine, à suggérer de changer de politique, en faisant de ce problème une affaire de santé publique et non d'enfermement, comme de proposer aux toxicomanes d'utiliser des seringues propres. Cette approche permettrait de mettre davantage l'accent sur l'éducation publique et le traitement des toxicomanes, et moins sur le harcèlement des paysans qui cultivent la coca et le châtiment des consommateurs de drogues «douces» pour un usage personnel. Ce serait un pas dans la bonne direction. Mais il est peu probable que cela soit financé correctement, et cela ne suffirait pas a éliminer la criminalité.

La légalisation ne ferait pas que chasser les trafiquants; elle transformerait les problèmes de drogues, de loi et d'ordre, en problèmes de santé publique, qui est la façon dont ils doivent être traités. Les gouvernements imposeraient et réglementeraient le commerce de la drogue, et pourraient utiliser les fonds levés (et les milliards économisés sur l'application des lois) pour sensibiliser le public sur les risques de la prise de drogue et pour traiter la dépendance. La vente de drogues à des mineurs doit rester interdite. Différentes drogues demanderaient différents niveaux de taxation et de réglementation. Ce système serait imparfait, nécessitant une surveillance constante et des arbitrages difficiles à mesurer. Le prix après impôt devrait être fixé à un niveau qui serait un équilibre entre d'une part limiter la consommation, et d'autre part décourager le marché noir et les actes désespérés de vol et de prostitution auxquels les toxicomanes ont aujourd'hui recours pour financer leur habitude.

Même un système aussi imparfait serait volontiers appliqué dans les pays producteurs, ou le crime organisé est un problème politique central. La partie la plus difficile vient dans les pays consommateurs, où la dépendance est la principale bataille politique. Beaucoup de parents américains peuvent accepter que la légalisation soit la bonne réponse pour les peuples d'Amérique latine, d'Asie et d'Afrique; ils peuvent même voir son utilité dans la lutte contre le terrorisme. Mais leur crainte immédiate serait pour leurs propres enfants.

Cette crainte est fondée en grande partie sur la supposition que plus de personnes prennent des drogues en vertu d'un régime juridique. Cette présomption est peut-être fausse. Il n'y a pas de corrélation entre la dureté de la législation sur les drogues et l'incidence de la prise de drogue: les citoyens qui vivent sous des régimes sévères (notamment en Amérique, mais aussi en Grande-Bretagne) prennent plus de drogues, pas moins. Des guerriers de la drogue embarrassés rejettent le blâme sur les prétendues différences culturelles, mais même dans les pays assez similaires des règles sévères font peu de différence au regard du nombre de toxicomanes: la Suède sévère et la Norvège plus libérale ont précisément le même taux de dépendance. La légalisation pourrait réduire tant l'offre (les dealers poussent à la consommation) que la demande (une partie du frisson d'adrénaline disparaitra). Personne ne sait avec certitude. Mais il est difficile d'affirmer que les ventes d'un produit meilleur marché, plus sûr et plus largement disponible tomberaient. Tout honnête promoteur de la légalisation serait sage de supposer que la prise de drogue dans son ensemble augmenterait.

Il ya deux principales raisons pour affirmer que la prohibition des drogues devrait être mise au placard tout de même. La première est une question de principe libéral. Bien que certaines drogues illégales sont extrêmement dangereuses pour certaines personnes, la plupart ne sont pas particulièrement dangereuses. (Le tabac est plus addictif que la quasi-totalité d'entre elles.) La plupart des consommateurs de drogues illicites, y compris la cocaïne et l'héroïne, les consomment seulement occasionnellement. Ils le font parce qu'ils tirent plaisir de cette consommation (comme pour un whisky ou une Marlboro). Il ne s'agit pas du rôle de l'État de les empêcher de le faire.

Qu'en est-il la dépendance? Cela est en partie couvert par ce premier argument, étant donné que le préjudice concerne d'abord l'usager. Mais la dépendance peut aussi infliger une misère sur les familles et surtout les enfants de tout toxicomane, et implique des coûts sociaux plus larges. C'est pourquoi décourager et traiter de la dépendance devrait être la priorité d'une politique des drogues. D'où le second argument: la légalisation offre la possibilité de faire face à la dépendance correctement.

En fournissant des informations honnêtes sur les risques pour la santé des différentes drogues, et en ajustant leur prix en conséquence, les gouvernements pourraient guider les consommateurs vers les drogues les moins nocives. La prohibition des drogues n'a pas réussi à empêcher la prolifération des drogues de synthèse, imaginées dans les laboratoires. La légalisation pourrait encourager les compagnies pharmaceutiques légitimes à essayer d'améliorer les drogues que les gens prennent. Les ressources de l'impôt acquis et économisé sur la répression permettraient aux gouvernements de garantir un traitement aux toxicomanes—une façon de rendre la légalisation plus politiquement acceptable. Le succès des pays développés dans la diminution du nombre d'utilisateurs de tabac, qui est également soumis à l'impôt et à la réglementation, offre des raisons d'espérer.



Vers un pari calculé, ou vers un nouveau siècle d'échec?

Ce journal a d'abord soutenu la légalisation il y a 20 ans. Examinée une nouvelle fois, la prohibition des drogues nous semble encore plus délétère, surtout pour les pauvres et les faibles du monde. La légalisation n'éliminerait pas tous les trafiquants de drogues, comme pour l'alcool et les cigarettes, des gens essaieront toujours d'éviter les taxes et de subvertir les règles. Cela ne guérirait pas automatiquement les États en déliquescence comme l'Afghanistan. Notre solution est compliquée, mais un siècle d'échec manifeste plaide pour l'essayer.



Texte original (nécessite un abonnement à TheEconomist)
http://www.economist.com/node/13237193?story_id=13237193

Texte original (page non officielle) http://bbvm.wordpress.com/2009/03/11/economist-cover-story-prohibition-has-failed-legalisation-is-the-least-bad-solution/

1 comments:

raph a dit…

Bon boulot !
L'article a été partiellement traduit ici
http://geographie.blog.lemonde.fr/2009/03/11/cccxlviii-pierre-ciseaux-feuille-dun-article-du-journal-the-economist-appelant-a-la-legalisation-de-la-drogue/ et tu noteras le débat qu'il a suscité...

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